
Bruno Marquis
Résident de Gatineau
Il en va de nos jours du mythe de l’homme alpha comme il en allait au XIXe siècle du mythe du darwinisme social. Fondés au départ sur des observations trompeuses, sans fondement scientifique, démentis à répétition, ils ont quand même continué de polluer les débats et de nuire à notre appréciation des rapports humains.
Le terme «mâle alpha» a été popularisé à partir de la fin des années 1940 à la suite de l’observation de loups gris en captivité par l’éthologue Rudol Schenkel. L’étude qui en a découlé ne répondait bien sûr pas aux normes de la rigueur scientifique, les loups réunis en captivité n’ayant pas le même comportement qu’une famille de loups vivant en meute à l’état sauvage. Sans compter que rien n’aurait dû permettre d’attribuer aux humains les résultats d’observations sur des loups, même si ces observations avaient été fondées.
Des études plus rigoureuses ont permis de révéler par la suite que les meutes de loups, plutôt que d’être formées d’un mâle et d’une femelle dominants – ou alpha –, sont composées d’un père, d’une mère et de leurs petits nés dans les deux à trois dernières années. Une fois devenus adultes, les enfants du couple quittent la meute pour s’accoupler et former leur propre meute. L’idée qu’un mâle alpha soit le chef d’une meute de loups du même âge est donc fausse. Ce terme implique une dominance stricte basée sur la force, alors que le mâle et la femelle prétendument dominants sont en fait des parents. Les conflits sont d’ailleurs rares au sein d’une meute et sont souvent résolus par des comportements apaisants plutôt que par des combats.
(Dans le cas du darwinisme social, on a tenté d’associer le darwinisme aux sociétés humaines en leur attribuant comme fondement la lutte pour la vie, le chacun pour soi, contraire à la réalité longtemps démontrée que ce sont plutôt des relations d’entraide qui ont permis aux humains de survivre et aux sociétés humaines de perdurer.)
L’usage de ce faux concept alpha chez les humains, et particulièrement chez les hommes, n’est pas anodin. Le masculinisme, mouvement réactionnaire opposé à l’émancipation des femmes, s’en réclame à tout vent pour promouvoir une hiérarchie stricte où les hommes doivent dominer au détriment des femmes. Cette idéologie justifie, à leurs yeux, la violence, la combativité et le contrôle, ce qui entraîne des conséquences néfastes pour la société et dans les relations de genre.
Cette nébuleuse masculiniste, aux nombreuses ramifications, est en pleine expansion ici et ailleurs dans le monde. Elle a envahi les réseaux sociaux et compte sur de nombreuses ressources et plates-formes pour diffuser ses idées et son mépris des femmes et des féministes. Elle hésite de moins en moins à utiliser l’intimidation et la violence et peut malheureusement encore compter sur le laxisme des pouvoirs politiques et policiers qui hésitent à considérer leurs actes violents, lorsqu’ils surviennent, avec la même approche que dans le cas du terrorisme interne.
Le moins que l’on puisse opposer à ce mouvement réactionnaire qu’est le masculinisme, c’est bien de cesser de perpétuer l’usage de ce faux concept de «mâle alpha». Hommes ou femmes, nous nous en trouverons tous mieux.




