Maison Actualité Banc du Nord: 2. Vaillance

Banc du Nord: 2. Vaillance

Recueil de nouvelles : Banc du Nord

Résidente de Val-David depuis plus de vingt ans, Suzanne Bougie a écrit le recueil Banc du Nord. Elle offre le livre numérique gratuitement. Il vous suffit de la contacter à suzannebougie13@gmail.com. Vous êtes également invités à lui écrire tout commentaire sur votre lecture de ses nouvelles.

Vaillance

Tôt en ce frisquet matin d’octobre, venus du Québec, du Canada et d’ailleurs, des milliers de coureurs et coureuses sont déjà agglutinés devant la gare de Val-David pour le départ du Marathon du P’tit Train du Nord en direction de la place de la Gare à Saint-Jérôme. 42 km d’endurance. Dans un décor enchanteur au cœur des Laurentides. En ligne droite avec un dénivelé en pente douce.

Piétinant afin de réchauffer leurs jambes nues, la plupart ont recouvert leurs dossards  de vieux chandails ou manteaux dont ils et elles se délesteront tout au long du premier kilomètre. Brigadiers, patrouilleurs, ravitailleurs, premiers soins… une armée de bénévoles est sur le pied de guerre – la plus belle des guerres, celle du dépassement de soi! – afin d’encadrer cette immense cohorte vaillante.

De part et d’autre des clôtures servant d’entonnoir de départ selon les catégories d’âges, des lève-tôt encouragent ces braves. L’atmosphère est bon enfant bien qu’une fébrilité certaine soit au rendez-vous. Les coureurs et coureuses chevronnés atteindront la ligne d’arrivée en 2h20 et quelques poussières. Mais pour la grande majorité, d’abord et avant tout, c’est un défi personnel, ne serait-ce que de compléter le marathon.

À quelques kilomètres en aval du fil de départ, accompagné de son jeune frère, un homme d’une quarantaine d’années atteint le banc qu’il convoitait. Il porte son dossard d’il y a deux ans. Il avait alors réussi son meilleur temps des six dernières années. Que d’heures d’entraînement pour atteindre ce résultat! Et pourtant, il regrette amèrement de ne plus pouvoir consentir chacun de ces efforts passés.

Grâce à son vélo allongé à trois roues lui assurant une stabilité maximale et à l’assistance électrique comblant, en bonne partie, la perte de tonus musculaire de ses jambes, il peut encore emprunter la piste linéaire malgré son état diminué. Heureusement, sinon, la dernière option serait de le faire en quadriporteur électrique. Mais il ne s’y résout pas. Pour l’instant.

Péniblement, il s’extirpe de son vélo, se retient au dossier du banc, le contourne à pas chancelants et s’y laisse choir pesamment. Toujours plongé dans ses souvenirs de marathonien. Ouais, c’était le bon temps…

En franchissant cette dernière ligne d’arrivée, épuisé, mais tellement fier de lui, il ne pouvait se douter qu’à peine quelques mois plus tard, LE grand défi de sa vie l’attendait au tournant. Sclérose en plaques! Lorsque le diagnostic est tombé, il a d’abord été dans le déni, puis dans la révolte. Pourquoi lui? Alors qu’au Canada, par année, il n’y a que 300 personnes atteintes sur 100 000. Puis, il a basculé dans un état dépressif. Est devenu irritable, renfermé, agressif. Tant et si bien que sa compagne l’a quitté. Néanmoins, cet abandon lui a servi d’électrochoc. Il a fait le point sur sa vie: seul, croit-il, il pourrait mieux gérer. Il pouvait toujours effectuer son travail en traduction et avec une aide ponctuelle, il arrivait à se débrouiller au quotidien. Pour l’instant. Cependant, il lui reste à découvrir de nouveaux centres d’intérêt adaptés à sa situation.

Sur le banc, il s’interroge. Était-ce une bonne idée que d’assister à ce marathon? Il souhaitait tellement baigner à nouveau dans cette effervescence, ne serait-ce qu’en tant que supporteur. Or, sentant la nostalgie l’envelopper tel un linceul, il a de sérieux doutes. Il aurait mieux fait de rester devant l’un de ses écrans… Loin de la vie active et palpitante. Qui n’est plus la sienne.

Le benjamin respecte le silence de son frère aîné, se doutant des regrets qui l’habitent. Depuis des mois, il souffre pour lui, tente de l’aider malgré ses sautes d’humeur fréquentes. Avec leurs dix ans d’écart, son grand frère a toujours été un modèle et il lui doit beaucoup. Il cherche désespérément des façons de lui redonner goût à la vie.

Là-bas, au fond de la piste, une rumeur gonfle, se matérialise. Ça y est, voici les coureurs et coureuses en tête de file suivis par le gros du peloton. S’extirpant de sa morosité, comme son frère, l’aîné se redresse, applaudit et lance des cris de ralliement. Pourtant, après quelques minutes, il se rassoit, les bras en feu, les jambes molles, le cœur en berne. Le benjamin dépose sa main sur son épaule et la serre affectueusement tout en continuant à regarder les coureurs et coureuses, à qui il a le goût de crier: «Mon frère aussi a participé à plusieurs marathons! Regardez le dossard qu’il porte!»

Il se rappelle la fois où, vers le 30e km du Marathon de Montréal, sentant son aîné atteindre le mur du marathonien – cette fatigue intense indiquant que les jambes en ont assez –, il avait couru à ses côtés afin de l’encourager à le terminer. Le lâchant après quelque 5 km, son frère avait réussi à franchir la ligne d’arrivée. Il avait trouvé ce moment exaltant. Et dans la foulée, il avait couru tous les matins pendant quelques mois. Puis, il avait abandonné. Perte de motivation, manque de ténacité.

Sentant la piste vibrer sous les milliers de souliers de course, admirant les visages souriants ou concentrés, observant ce dépassement de soi en marche, le benjamin se laisse emporter par l’enthousiasme contagieux.

Puis, il voit venir un lapin de cadence, c’est-à-dire un coureur d’expérience partageant sa passion et aidant les coureurs et coureuses à respecter leur objectif de temps et réussir leur pari personnel. Ce bénévole rayonne littéralement d’une bienveillance joyeuse. Sa foulée est uniforme, élastique même.

Soudain, une idée lumineuse jaillit en lui. Avec amour, il se tourne vers son frère aîné prostré. Ce dossard sur son dos, pourrait-il, lui, le porter? Son frère accepterait-il de lui servir d’entraîneur? De lapin de cadence à bord de son vélo allongé? Son frère qu’il aime tant pourrait-il ainsi renouer avec une certaine joie de vivre malgré la maladie?

He ain’t heavy, he’s my brother!*

 

*Titre d’une chanson interprétée par Neil Diamond