
Recueil de nouvelles : Banc du Nord
Résidente de Val-David depuis plus de vingt ans, Suzanne Bougie a écrit le recueil Banc du Nord. Elle offre le livre numérique gratuitement. Il vous suffit de la contacter à suzannebougie13@gmail.com. Vous êtes également invités à lui écrire tout commentaire sur votre lecture de ses nouvelles.

Migration
Je dédie cette nouvelle à Marilyn et à Jean-Luc, deux êtres d’exception ayant beaucoup œuvré auprès des immigrants et d’autres humains dans le besoin. Leur grande générosité les honore. Leurs nombreux enfants de cœur en sont la preuve. Les bernaches me l’ont chuchoté à l’oreille…
Chahutant et s’interpellant, des enfants du primaire déboulent sur la piste en pédalant avec énergie sur leurs destriers à deux roues. Malgré les mises en garde des enseignantes, ces joyeux drilles ne regardent pas toujours où ils vont. Si bien que les cyclistes les croisent ou les dépassent avec grande prudence.
Une petite famille reste sagement derrière le peloton écolier jusqu’à ce qu’elle atteigne le banc happé par ce courant d’air joyeux ressemblant presque à une mini tornade. Le père porte en bandoulière deux lignes à pêche, la mère, dans son sac à dos, un casse-croûte. Le fils de sept ans, lui, est le porte-étendard de la joie anticipée.
Une fois leurs vélos insérés dans le support devant le bouleau blanc tacheté de noir, après un petit salut courtois aux gens occupant le banc, la mère étend sur l’aplat d’un rocher une couverture et sort les victuailles fleurant bon son pays d’origine. Impatient, le garçonnet implore son père d’aller d’abord pêcher. D’un signe de tête, la maman acquiesce. Le père et l’enfant enjambent quelques rochers et rejoignent une toute petite étendue de sable sur le rivage. Une fois les cannes à pêche assemblées, le père y va de ses conseils en guidant son fils dans cet art plus que millénaire. Le garçon est très attentif aux paroles paternelles, il veut tellement que son père soit fier de lui.
La mère les enveloppe tous deux d’un regard empreint de tendresse en caressant son ventre arrondi. Ce geste presque inconscient est bien plus que millénaire lui aussi…
En ce début d’octobre, dans le ciel azur au-dessus d’eux, une volée de bernaches a entamé sa grande migration vers le Sud. Leurs jappements rebondissent dans l’air comme autant de cornes de brume. Lorsque la bernache en tête de file cède sa place à une consœur, le V se morcelle quelques instants, mais bien vite, il reprend sa forme aérodynamique.
Attentivement, la jeune maman les suit des yeux et son esprit s’envole avec ces magnifiques oiseaux jusqu’à son pays loin là-bas. Aussitôt, les mêmes images perturbantes l’assaillent. Encore et encore! Fallait-il vouloir à tout prix améliorer leur vie pour laisser derrière eux leurs familles, leurs amis, leur culture, leur langue… Elle pense à sa mère qui ne sera pas à ses côtés lors de la naissance de sa petite-fille. D’un geste tendre, elle touche son ventre et murmure intérieurement à son bébé: «C’est pour vous offrir un meilleur avenir à toi et à ton frère que nous avons immigré!»
Son mari, son fils et elle sont au Québec depuis deux ans déjà. Ils se sont bien intégrés grâce à l’accueil chaleureux et généreux des gens de la région, et plus particulièrement grâce à un couple âgé ayant fait preuve d’une grande bonté d’âme. Elle déborde de reconnaissance envers cette femme et cet homme qui les ont aidés à trouver un logement, des meubles et tous les biens de première nécessité.
Tout à un souvenir heureux, un sourire se dessine sur son visage. Récemment, elle et son mari ont demandé à leur marraine et parrain québécois s’ils acceptaient d’être les grands-parents spirituels de leur fils et de la petite fille en devenir. N’ayant ni enfants ni petits-enfants, ceux-ci ont été profondément touchés par cette requête qu’ils se sont empressés d’accepter avec grande joie.
Au bord de la rivière du Nord, père et fils remontent de leur pêche quasi miraculeuse à en croire leurs mines ravies. Deux petites truites brunes, c’est bien assez pour être ravis, non? Ils ont pourtant les mains vides en se présentant devant la maman. D’un commun accord, ils ont remis à l’eau les poissons frétillants pour ne conserver que l’excitation du moment partagé.
C’est le temps de la collation au goût si réconfortant que leurs estomacs en dansent de joie. Pendant leurs agapes, une seconde volée de bernaches les survole. De si bas que, cette fois, ils entendent le bruissement soyeux des ailes et sentent sur leurs visages ébahis un léger déplacement d’air. L’instant est à marquer d’une pierre blanche!
La vie est si paisible ici. Ils sont bien placés pour comparer. Ils n’en reviennent tout simplement pas de vivre dans cette paix, ce confort, cette abondance! Or, les jeunes parents s’inquiètent très souvent de leurs familles restées derrière. Toujours, leurs pensées s’élèvent vers elles, telles ces gracieuses bernaches. Seront-ils à nouveau réunis un jour? Malgré toutes les difficultés et les angoisses d’un parcours migratoire?
Le banc s’est libéré. Promptement, la famille en prend possession à son tour. Mais, le garçon ne reste pas assis longtemps. Il a besoin de bouger. Son père lui suggère d’aller jeter des cailloux dans l’eau. Ravi, le petit ramasse une pleine poignée de roches et redescend au bord de la rive. Complices, les parents sourient à chaque ploc! Enfin, leur enfant est heureux comme devrait l’être tout petit garçon de son âge. Profitant du fait qu’ils sont seuls, ils parlent de cet horrible cauchemar de la nuit dernière. Leur fils s’est réveillé en hurlant et ils ont dû le consoler longtemps avant qu’il ne se calme. Dans ce mauvais rêve, il était brutalement séparé de ses parents. Il se débattait pour les retrouver en bousculant des inconnus qu’il entendait crier et pleurer tout autour de lui.
«Moi aussi, je fais des cauchemars, avoue la femme, depuis que j’ai appris que notre avenir ici est incertain à cause de cette décision politique. On a pourtant répondu à tous les critères d’admissibilité à notre arrivée au Québec. Et d’un coup, on change les règles du jeu! Mais, justement, ce n’est pas un jeu! C’est de notre vie qu’il s’agit!» D’un geste rageur, elle essuie les larmes perlant à ses yeux et ajoute avec colère: «Je me sens trahie!»
Le mari, profondément perturbé lui-même par leur avenir menacé, reste silencieux un long moment. Tête baissée, il songe à tous les efforts consentis, mais aussi aux nouveaux liens d’amitié qu’ils ont tissés. Et à leur petite. Naîtra-t-elle en sol québécois ou seront-ils évincés avant même sa naissance? Non, il ne veut pas retourner dans son pays. C’est dorénavant ici, chez eux! Il est prêt à contribuer de tout son être à cette terre d’accueil.
Se tournant vers sa femme, il la prend dans ses bras afin de la réconforter. «Nous allons continuer de nous battre. Nous n’abandonnerons pas notre rêve. C’est ici, au Québec, qu’on bâtira notre vie. Une belle vie, je te le promets.»
Le garçon grimpe jusqu’à eux, large sourire au visage. Tout essoufflé, il s’assoit entre ses parents et leur montre dans sa main un galet lisse et arrondi par l’effet des mouvements des eaux depuis, sans nul doute, plus d’un millénaire…
Les parents se regardent par-dessus la tête de leur fils. L’homme étend sa main sur celle de sa compagne déposée sur son ventre rond. Tout est là! Dans le giron! Ils ne veulent pas partir, ils sont bien enracinés ici, prêts à croître, à bourgeonner, à fleurir.
Les bernaches sont maintenant loin dans le ciel automnal. Se demandent-elles, elles aussi, ce que leur réserve l’avenir?




