
Recueil de nouvelles : Banc du Nord
Résidente de Val-David depuis plus de vingt ans, Suzanne Bougie a écrit le recueil Banc du Nord. Elle offre le livre numérique gratuitement. Il vous suffit de la contacter à suzannebougie13@gmail.com. Vous êtes également invités à lui écrire tout commentaire sur votre lecture de ses nouvelles.

Échéance
Deux hommes dans la soixantaine. Assis côte à côte sur le banc. Le silence plane entre eux telle une ombre. Le banc peut-il ressentir le désarroi, la tristesse, le désespoir de ces deux êtres au cœur chaviré? Devant eux, comme si de rien n’était, le vent tiède pousse les vagues vers les rochers à leurs pieds où elles s’écrasent mollement. Malheureusement, ce doux clapotis n’arrive pas à les calmer. Le temps est clément en cette fin de septembre. Les arbres peints en jaune ocre, orange flamboyant et rouge carmin tentent d’attirer leur attention. En vain. Ils restent là, écrasés par le destin, fermés à la beauté du décor.
Anneau d’or au doigt, ils sont mariés depuis un peu plus de 25 ans. Leur couple a tout partagé sans tempête jamais! Mais là, la vie les a précipités dans un dilemme moral inextricable. Ils ne se rejoignent plus. Et cela les désespère l’un comme l’autre. Qu’il est difficile d’aimer, chante Gilles Vigneault:
Mais depuis long de temps je sais que sans peine il n’est point d’aimer…
Lui, l’écrivain, n’est plus capable de former une phrase complète. Les mots le fuient. Ses idées s’éparpillent à tout vent. Il est atteint de la maladie d’Alzheimer précoce. Les trous de mémoire se sont accentués dans les derniers mois. Il perd son autonomie un peu plus chaque jour. Bientôt, il n’aura plus le contrôle de sa propre vie. Il ne veut pas devenir un poids pour l’autre. Parce qu’il l’aime!
IL VEUT MOURIR!
Et lui, le proche aidant, parce qu’il l’aime, il est prêt à l’accompagner jusqu’à la fin, prêt à prendre sur ses épaules toutes les tâches, aussi ingrates soient-elles. Il ne veut pas rester seul. Ne veut pas être celui qui survit à l’autre. Il a terriblement peur, surtout depuis qu’il a découvert ce flacon de barbituriques caché par son compagnon malade. Une dose suffisante pour entraîner la mort…
IL NE VEUT PAS QU’IL MEURE!
Depuis cette découverte, il a confronté son compagnon. Il lui en veut terriblement de lui avoir caché ses intentions morbides. Depuis trois longues journées angoissantes et épuisantes, ils ont parlé et écouté. Chacun a trouvé, présenté et répété à l’autre tous les arguments possibles. Ensemble, ils ont supputé le pour et le contre de chaque choix.
L’écrivain en manque de mots a conclu que c’était SA vie et, donc, SA décision. Il comprend le déchirement de son amoureux, mais cette fois-ci, il a besoin de penser d’abord à lui-même. Il refuse une vie sans conscience de qui il est, de ce qu’il fait, de ce qu’il perd. Bientôt, il ne reconnaîtra plus ce visage tant aimé… Cela lui est intolérable!
En pleurant, le proche aidant lui a répondu qu’il souhaite poursuivre leur route à deux, peu importe les obstacles. Il se rappellera pour eux deux leur passé en commun. La pensée de le perdre… Cela lui est intolérable!
Puis, ils se sont tus, se sont renfermés chacun de leur côté. Eux qui ont toujours trouvé le réconfort chez l’autre, vers qui se tourner maintenant?
Vingt-quatre heures grises se sont égrenées dans le sablier de leur vie.
Ce matin, au déjeuner, d’un commun accord, ils ont déclaré un moratoire. Tous deux ont grand besoin d’une trêve. La chaleur de cette journée automnale les a conviés et ils ont répondu à l’appel. Ils ont marché sur le côté de la piste linéaire, l’un derrière l’autre, afin de ne pas nuire aux cyclistes qui s’en donnent à cœur joie. Dire qu’ils ont fait partie de cette belle cohorte jusqu’à récemment, et voilà que leurs vélos somnolent dans le garage.
Ils retournent à leur ancrage, ce banc qui les attend sagement. Se laissent envelopper par l’été indien si bien chanté par Joe Dassin. Le temps s’est figé. Lentement, sans trop s’en rendre compte, ils relèvent la tête, abaissent les épaules, ouvrent leurs yeux à la brillance de la rivière dans l’écrin de velours formé par les montagnes. Et, entre eux, sur les planches lisses du banc, enfin, leurs mains se rejoignent.
Puis, le proche aidant prend la parole: «Te souviens-tu lorsque nous avons vu un renard roux débouler devant nous sur la piste l’an dernier? Nous nous sommes tenus immobiles. Il s’est figé sur place et, pendant quelques secondes, nous nous sommes fixés du regard. C’était magique! Dans cet échange, il y avait une curiosité, une intensité et même une certaine intimité, comme s’il avait à nous livrer un message. Puis, il a plongé dans le fossé pour réapparaître encore plus près de nous. Et à nouveau, de ses yeux perçants, il nous a fixés un autre long moment. Puis, il est disparu en trottinant sur la piste jusqu’au prochain bosquet.»
«Pourquoi penses-tu à ça maintenant?» demande son compagnon.
«Peut-être pour essayer de décoder ce message muet? Qu’essayait de nous dire ce rusé renard? C’était peu de temps après que tu as reçu ton diagnostic, souviens-toi. Tu sais, la nuit dernière, je t’ai regardé dormir. Tu semblais si paisible. Et moi, je me débattais toujours. Incapable de dormir. Alors, je suis descendu, j’ai jeté un œil par la fenêtre du salon et j’ai découvert un ciel foncé parsemé d’étoiles. J’ai empoigné notre télescope pour observer les constellations et j’y ai admiré, entre autres, celle du Petit Renard. Inconsciemment, est-ce ce qui a fait surgir le souvenir de cette rencontre insolite avec notre renard? Je n’en sais rien. Par la suite, j’ai ouvert mon ordinateur et j’ai lancé une recherche…»
Lentement, il sort de sa poche un formulaire plié en trois qu’il remet à son partenaire. Une demande anticipée d’aide médicale à mourir. Il ajoute avec conviction: «Tu as raison. C’est TA vie, TON choix. Mais je t’en prie, permets-moi d’être à tes côtés quand ce sera le moment. Laissons-nous encore un peu de temps pour apprivoiser cette échéance. Si tu le veux bien, j’aimerais qu’on en parle plus calmement. C’est peut-être le compromis qui nous permettrait de rallier nos deux points de vue? Et de nous réconcilier?»
L’écrivain, les yeux dans l’eau, se jette dans les bras de son amoureux et enfonce son visage dans son cou. Une longue accolade les isole du monde entier alors qu’un fin renard roux les épie du buisson voisin. Celui-ci, ayant fréquenté un certain Petit Prince, en connaît un bout sur l’apprivoisement…




