
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
Il était vingt-deux heures quarante-cinq, le vendredi, c’est-à-dire trois jours avant la tombée du journal. Et je pataugeais encore. M’est venue une idée. Demander à mon fils ce qu’il pensait du sujet que je voulais aborder dans ma chronique.
Je suis descendue au sous-sol (j’en ai profité pour sortir le linge de la sécheuse, tant qu’à être là) et lui ai fait un petit exposé de mon projet : parler des gens qui, sur les réseaux sociaux, critiquent ceux qui « ne savent pas écrire ». Je lui ai demandé s’il avait déjà vu des commentaires de ce genre. Sa réponse : « Ben oui! Moi-même, parfois, ça m’arrive d’avoir envie de dire : “avant de parler, ouvre un Bescherelle”, surtout si la personne dit des conneries » (il a pas tout à fait dit conneries…).
Je lui ai répondu : « Oui, mais ça n’a rien à voir. Quelqu’un peut faire des fautes ET avoir quand même le droit de donner son opinion. Tu trouves pas? »
« Ouais. Pas faux. »
« OK. Autre question : une personne fait des fautes, mais tu partages son avis, est-ce que tu as le goût de lui dire d’ouvrir un Bescherelle, à elle aussi? »
« Non. Dans ce cas-là, ce que je fais, c’est que je lui dis “t’as fait une erreur là et là”, et c’est tout. Je vais pas l’insulter, quand même! »
« Je comprends. »
Plus on parlait, moins je savais comment j’allais réussir à intégrer le gros paragraphe que j’avais écrit dans une sorte d’ébauche antérieure potentiellement préliminaire de cette chronique.
Si ça ne vous dérange pas, je vais vous le faire lire, d’accord? Il est juste ici, en dessous, placé entre crochets. Merci d’avance. Je vous retrouve après.
[Anne-Marie Beaudoin-Bégin, l’Insolente linguiste (sur Facebook) et autrice de trois excellents ouvrages sur le français au Québec (La langue rapaillée, La langue affranchie et La langue racontée), nous invite à remettre en question l’idée selon laquelle une méconnaissance des règles (de grammaire, d’orthographe, etc.) entraînerait une pensée pauvre et dépourvue d’intérêt. Dans une entrevue qu’elle accordait à Jean-Sébastien Ménard au cégep Édouard-Montpetit en 2017, elle expliquait que : « le lien entre la maîtrise des règles et l’articulation des idées, c’en est un faux et, pourtant, on se console avec ça pour se justifier d’avoir à apprendre toutes ces “maudites” règles-là. On se donne ça comme idée, mais ce n’est pas vrai et ce n’est pas gentil pour les gens qui sont dyslexiques et pour ceux qui ont des problèmes d’apprentissage et qui ne réussiront jamais à maîtriser les règles. On leur nie la parole quand on fait ça. C’est très grave ».]
Je suis d’accord avec elle. C’est comme si on disait à quelqu’un : tu ne sais pas écrire, alors tais-toi. Beaudoin-Bégin refuse ce jugement-là, elle refuse la condamnation et le mépris. Elle prône, au contraire, l’empathie.
Vous allez peut-être trouver ça bizarre, mais ça ne m’avait jamais traversé l’esprit de voir les choses sous cet angle-là. J’avoue que ça me déçoit de n’y avoir pas pensé moi-même.
Avant de monter, le panier à linge sous le bras, j’ai dit bonne nuit à mon fils, et je l’ai remercié de m’avoir aidée – parce qu’il m’avait vraiment aidée, tout compte fait. Il a dit : « De rien. »




