
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
On va faire un tour de machine. Pas une machine à récolter les céréales (une moissonneuse-batteuse), à enlever l’écorce des arbres (une écorceuse), à mesurer le temps qui passe (une montre), non, une machine à traduire.
Cette machine est de plus en plus spectaculairement douée dans ce qu’elle fait. Je ne devrais pas dire « machine », je devrais dire « traduction automatique ». Mais j’aime l’idée que véhicule le mot « machine » (en anglais, c’est machine translation, d’ailleurs), on comprend tout de suite que l’humain est pratiquement absent du processus. Il était là au début, c’est lui qui a conçu la machine en question, mais une fois que la machine fonctionne, merci bonsoir! Bon, pas tout à fait. L’humain doit passer derrière pour vérifier le travail de la machine. N’empêche.
La traduction automatique d’aujourd’hui repose sur le modèle des neurones du cerveau humain, on l’appelle d’ailleurs « traduction automatique neuronale » ou TAN (t’as un beau tan, arrives-tu de la Floride? Non.).
Je vous invite à lire ceci : « Les systèmes de TAN sont entraînés directement à l’aide de millions d’exemples provenant de corpus bilingues, et finissent ainsi par “apprendre” en quoi consiste une bonne traduction. L’accent n’est plus mis ici sur le raffinement d’un modèle de traduction, mais plutôt sur l’architecture même du système de traduction. En ce sens, nous sommes bel et bien entrés dans l’ère de la traduction machine » (Stéphane Trinh, « L’intelligence artificielle et la traduction évoluent ensemble », Circuit, numéro 141, hiver 2019).
Je résume dans mes propres mots : il faut nourrir la bête; la nourrir de mots, de textes, de textes bilingues. La bête mange les textes, les déguste, les savoure, les digère.
Et puis, un beau jour, elle peut s’arranger toute seule. Je ne sais pas trop comment c’est possible, mais bon, les avions volent, et je ne sais pas comment c’est possible non plus. La liste des choses que je ne comprends pas est longue. Ce serait gênant de la révéler ici. Passons.
Même sans comprendre précisément comment elle marche, on peut vouloir tester la machine. Pour ce faire, je lui donnerai trois mots, rien que ça : food for thought. Vous connaissez certainement cette expression. Elle est jolie, n’est-ce pas? Le Merriam-Webster explique ainsi ce qu’elle veut dire : « something that should be thought about or considered carefully ». C’est-à-dire une chose qui demande d’être mûrement pesée. Voilà qui rejoint l’équivalent français consacré : « matière à réflexion ». On dira d’une chose qu’elle donne ou qu’elle fournit matière à réflexion.
J’ai testé deux modèles de traduction automatique (tous deux gratuits, soit dit en passant) : Google Translate et DeepL (pour deep learning). Google Translate a traduit food for thought par « nourriture pour la pensée » (on appelle ça une traduction littérale, au pied de la lettre, au ras des pâquerettes), tandis que DeepL a donné, accrochez-vous à votre Robert-Collins, « matière à réflexion ». C’est fort, n’est-ce pas? Eh oui.
On en est là. Au pouvoir étonnant de la machine. Une machine inspirée du cerveau humain, ceci expliquant cela, assurément. Mais une différence énorme existe entre les deux. Le cerveau humain a parfois besoin de temps pour réfléchir. Ce temps peut être long. Le mûrissement de la pensée peut être lent. La machine, elle, pense vite. Agit vite. Répond vite. Cette rapidité lui assure une grande popularité sur le marché, car, comme chacun sait, time is money (le temps, c’est de la monnaie).
Dès lors, la question qu’on peut se poser est la suivante : la traduction automatique va-t-elle remplacer la traduction humaine? Dans certains domaines (techniques, spécialisés), c’est déjà commencé. Le rôle du traducteur consiste maintenant, pour une large part, à corriger, à réviser la traduction produite par la machine. Cette tâche est appelée « postédition » (de l’anglais post-editing).
La postédition peut se comparer au travail du chercheur d’or. Il faut dénicher la pépite (de chocolat?) que la machine a échappée, qu’elle a laissé filer.
Et food for thought dans tout ça? (Vous posez de bonnes questions.) Eh bien, me suis donné une mission (une mission hors d’atteinte pour la machine) : trouver, pour le simple plaisir de la chose, tout bonnement pour l’amusement inutile et insignifiant (ça se peut, oui) de l’exercice, trouver, donc, le meilleur équivalent de food for thought.
Zêtes prêts et prêtes? Sur le modèle de « plat pour emporter », j’ai pensé à « plat pour méditer ». Sur celui de « croquettes pour chien » a surgi « croquettes pour cerveau ». D’autres idées me sont venues : « essence à méninges », « bouffe pour l’esprit », « substance à rumination », « victuailles méditatives », « denrée de recueillement », « boustifaille pour ciboulot ». J’ai même pensé à « fondue pour la tête », dans une tentative ratée de recréer la sonorité de l’anglais, où les consonnes « f » et « t » se dédoublent et se suivent presque en chantant.
Mais, le résultat est fade, je vous l’accorde. Il faudra chercher encore. La langue anglaise a une formule toute trouvée pour ça : food for thought.




