
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
Emblée ne vient pas seul. Emblée le mot, je veux dire, d’où le masculin (seul). Emblée s’accompagne du d et de son apostrophe. On apostrophe bien un évêque. Non, c’est le chien qui regarde l’évêque. Entéka. Vous me comprenez d’emblée. Tout de suite (peut-être pas, plus j’y pense). Normalement, d’emblée, c’est l’immédiat. C’est la spontanéité. D’emblée. On ne réfléchit pas. On ne pense à rien. Paf! D’emblée, tout est là, tout est clair. On comprend d’emblée. On adore d’emblée. Demblée. Aimer Demblée. Avec la majuscule, mais sans l’apostrophe de l’évêque, ce n’est pas la même chose. C’est le nom de quelqu’un qui n’existe pas. Je veux dire le prénom. Je ne connais personne qui s’appelle Demblée. Imaginez le quiproquo :
– Bonjour, comment vous appelez-vous?
– Je me nomme Demblée.
– C’est ce que je vous ai demandé.
– Oui, je l’ai dit, Demblée. Et vous?
– Non, non, vous d’abord…
C’est Le dîner de cons et Marlène Sasseur. Mais Chose Bine n’a pas de sœur. D’où la méprise. Avec tout ça, Sasseur et Demblée, j’ai perdu le fil (l’espagnol dit he perdido el hilo, hilo, le fil, pas hilo!, c’est moi!, autre quiproquo, pff). Reprenons depuis le début.
Emblée n’est pas seul dans sa catégorie. Tous les ouvrages qui parlent des mots vous le diront. Emblée s’accompagne d’aloi (bon ou mauvais, on a le choix), de fur (et à mesure), et de quelques autres, dont je parlerai peut-être un autre jour…
Pour l’heure, permettez-moi de m’en tenir à ces trois expressions dont je tenterai de résumer l’origine dans mes propres mots (et ceux de lexicographes fiables, pas que je ne sois pas fiable… comment dire…).
Commençons d’emblée par d’emblée. L’expression est issue du verbe embler, un vieux verbe, vieux au sens dictionnairique du terme, c’est-à-dire dont le sens est « ancien, incompréhensible ou peu compréhensible de nos jours, et qui n’est plus employé, sauf par effet de style (archaïsme) » (Grand Robert). Embler voulait dire « voler, dérober » (TLFi). Me suis fait embler mon vélo, j’ai dû revenir à pied. On peut supposer que le vol a été rapide, qu’il a été fait instantanément, donc d’emblée!
L’aloi, c’est l’alliage d’un métal précieux. Le verbe aloier en ancien français est une variante du verbe allier. Une monnaie de bon aloi, c’est une monnaie dont l’alliage est de bonne qualité (et inversement si la qualité est mauvaise).
Le fur de l’à mesure vient « […] du latin classique forum “marché”, “opération faite au marché” et en latin médiéval “prix du marché” […] » (Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, 1992).
On va au marché (son p’tit panier sous son bras) acheter du safran, de la cardamome, des beignets et du massepain, en particulier celui de damoiselle Cunégonde, qui vaut son fur.
Après avoir désigné le prix, le mot fur renvoie à mesure, puis à proportion, si bien que, au départ, fur fait sa vie tout seul. On disait en effet « au fur » tout court.
Mais avec le temps, et pour des raisons que je ne connais pas (et que les lexicographes consultés n’expliquent pas), l’expression « au fur » n’a plus été comprise, alors un synonyme lui a été accolé afin d’en éclairer le sens. Alain Rey, dans son petit ouvrage (mais au titre long) 150 drôles d’expressions que l’on utilise tous les jours sans vraiment les connaître (2019) écrit qu’il s’agit d’un « […] procédé attesté : coupler deux substantifs de sens proche pour renforcer celui qui est tombé en désuétude » (p. 289).
L’expression « au fur et à mesure » représente donc un pléonasme. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Robert, le Larousse, le Trésor, et Émile Littré, dont le dictionnaire est paru à la fin du XIXe siècle, qui raconte ceci : « Des grammairiens […] ont voulu supprimer au fur […] disant que à mesure suffisait. C’est à la vérité un pléonasme, mais il est consacré par l’usage, et il conserve ce vieux mot de fur, effacé partout ailleurs » (Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, L. Hachette, 1873-1874. Version électronique créée par François Gannaz. http://www.littre.org).
La preuve est faite : il existe des pléonasmes d’excellent aloi (je pense au fur et à mesure…).




