
Histoire vécue : Novembre 1953
Québec, Canada
Celui qui allait devenir l’un des grands chefs cuisiniers de son temps, entre autres aux commandes du prestigieux hôtel La Sapinière, à Val-David, raconte aujourd’hui, à 90 ans passés, ses premiers pas en Amérique. Fascinant récit.
Marcel Kretz
Ce n’était pas ma première expérience en mer, mais du Havre à Southampton déjà, le temps ne présageait guère une bonne traversée, et mon premier repas à bord fut également mon dernier avant l’île d’Anticosti.
Les trois quarts des passagers avaient le mal de mer sur « l’Atlantic », ce paquebot d’environ 25 000 tonneaux, propriété de Home Lines. C’était le temps des « vrais immigrants », familles entières, habillées en noir, les femmes avec leurs foulards autour de la tête, les gros bas de laine, noirs également… Les hommes aux grosses mains, chapeau ou casquette abritant des visages rudes.
J’étais dans une cabine, avec trois ou quatre autres immigrants, Belges, Français, Suisses… La cabine devait se trouver loin, loin en bas, car pendant tout le voyage, je réussis seulement une fois à rejoindre le pont arrière, non sans devenir tellement malade que je dus rebrousser chemin aussitôt.
Et lorsque, dans le gros de la tempête, l’hélice sortait de l’eau, notre cabine tremblait, craquait, secouée par la force des moteurs tournant à vide. Encore aujourd’hui, il me semble sentir encore au fond de la gorge le goût du camphre, ce désinfectant dont les vapeurs âcres avaient envahi les couloirs et les escaliers, sans compter les toilettes.
Mais peu importe, tout le monde allait vers la terre promise, l’aventure, et pour tous, cela serait une nouvelle vie.
Puis, enfin, défilaient sur nos côtés, au loin d’abord, les rives du Saint-Laurent, ce fleuve presque légendaire, majestueux. Et seul quelqu’un qui a vécu ces moments peut comprendre cette sensation profonde devant ce pays dont déjà nous ressentions l’immensité. Et ces berges sauvages, escarpées, déjà blanches de neige et où, par-ci, par-là, on apercevait des habitations, blanches, elles aussi. Ces berges devinrent pour moi, un instant seulement, l’enfance des livres d’aventure de Carl May, David Cooper et autres…
Tout le long du bastingage, les visages étaient rivés sur les côtes et leurs petits villages, qui devenaient maintenant plus fréquents. Tous restaient muets. Et le lendemain, après une nuit de train de Québec à Montréal, à l’aube glaciale de ce dimanche 8 novembre 1953, les voyageurs, déjà anonymes, se vidèrent dans les rues grises de Montréal.




