
Entrevue : Suzanne Lapointe
Texte : Michel-Pierre Sarrazin
Val-David, parfois, c’est la caverne d’Ali Baba. On y découvre, au hasard d’une rencontre, une autre de ses merveilles cachées. Mon amie Suzanne devient experte dans ce genre de chasse au trésor, pour les pages du journal. Voici sa dernière pépite.
Cette histoire, on pourrait en faire le scénario romanesque d’un film qui ferait un bel auditoire sur Netflix. Cela pourrait s’intituler La vie de Marcel Vincent. Un artiste beaucoup plus épanoui que son homonyme Vincent… Van Gogh, bien que ces deux artistes aient en commun une formidable passion du métier. Mais n’anticipons pas.
Scénario : L’histoire commence par une vue aérienne du village de Val-David (utiliser un drone) avec une voix off qui décrit la localité comme dissimulant sous ses hautes frondaisons, au bord de sa rivière et de ses petits chemins, un peuple de créateurs discrets. Ils sont attirés là par la tranquillité des lieux et la beauté spontanée d’une nature laissée à elle-même (parfois). Nous entrons ensuite par la fenêtre du rez-de-chaussée dans la belle maison de Marcel Vincent.
On entend en sourdine quelques mesures de la 18e de Chopin jouée par Bruce Liu. La caméra s’approche alors d’un immense tableau, tout en noir et blanc. L’image passe du flou au net. Elle se fige sur un gros plan de la main de l’artiste en train de tracer doucement une courbe. Le geste est précis. Retour en arrière. 1961.
Diplômé de HEC en sciences comptables, Marcel, âgé d’à peine 17 ans, se lance dans la pratique d’une profession qui finira par l’ennuyer profondément. On lui confie pourtant les imbroglios comptables, car il est reconnu pour son habileté à résoudre des cas compliqués. On voit les feuilles d’un calendrier voler rapidement pour montrer que les années passent. Des images de fond montrent Vincent qui va d’un bureau à un autre, vers des espaces de plus en plus vastes et confortables. Puis, la machine à remonter le temps ralentit doucement. Marcel est désormais un comptable aguerri et bien installé dans sa profession. Alors, l’image s’arrête sur l’année 1994.
Pour mieux équilibrer sa vie, le comptable qui s’ennuie cherche un passe-temps pour combler sa solitude.
– Je n’avais pas l’âme d’un comptable, dit-il à la caméra, en remuant son café, et lorsqu’il lève la tête, son regard s’éclaire et il sourit : cette prise de conscience m’a soulagé d’un grand poids. À partir de ce moment-là, j’ai pu reprendre ma vie en main.
La musique de Chopin augmente en volume et avec Marcel Vincent, on voit apparaître des images qui disparaissent en fondu l’une dans l’autre : des tableaux de maîtres impressionnistes (Monet, Renoir, Cézanne, Matisse), mais surtout de la Renaissance (Léonard de Vinci, Bellini, Michel-Ange, Donatello, Raphaël). Cette vision va emporter notre comptable au nirvana d’une nouvelle vie pleine de passion.
Saut en avant. 1992. Marcel s’inscrit aux cours de l’école de dessin et de peinture Mission Renaissance, de Luc Desbiens. Découverte du patrimoine artistique du Québec (même fondus sur des tableaux de Clarence Gagnon, Allan Edson, Léo Ayotte, Ozias Leduc, Cornelius Krieghoff, Marc-Aurèle Fortin). Enthousiaste, « il constate une méconnaissance générale des artistes qui ont façonné l’histoire de l’art au Québec; il entreprend la création d’une série de portraits au fusain de quelques peintres d’ici qu’il accompagne de courtes biographies[1] ».
1994. À l’occasion d’un souper, on lui présente une amie, Nicole Dupras. C’est le coup de foudre. La caméra reprend le carrousel de Claude Lelouch dans Un homme et une femme, en sourdine la musique de Francis Lai (Comme nos voix ba da ba da da da da da da, Chantent tout bas ba da ba da da da da da da, Nos cœurs y voient ba da ba da da da da da da, Comme une chance, comme un espoir…).
Comme dans les vraies histoires d’amour, celle de Marcel et Nicole commence par une affinité des goûts et des couleurs, comme nous le montre un rapide survol de leurs premières fréquentations : promenades dans le parc du Mont-Royal, tour de boutiques dans le Vieux-Montréal, descente de la rivière du Nord en canot, visite d’expositions au Musée des Beaux-Arts. Ils font tout ensemble, ensemble, ils aiment tout. Car leur intérêt commun, le plus fort, c’est la peinture.
Pour faire plaisir à sa belle-sœur Michelle, Marcel lui propose de dessiner le visage de sa fille. Lorsqu’il lui remet le croquis, elle en reste bouche bée. Marcel a clairement un talent exceptionnel pour saisir la réalité. Plus tard, alors que son art du fusain s’affirme, il dessine le portrait de Riopelle… c’est le début de la gloire. Nouvelle envolée du calendrier. Depuis 28 ans, Marcel Vincent réalise chaque portrait d’un artiste connu avec le plus de précision possible. Pendant que les images de Marcel à l’œuvre défilent, on pourrait entendre en voix off l’auteure italienne Silvia Avallone qui fait dire à son personnage :
– Tu sais ce que j’ai découvert, Éli? Tu sais? C’est un truc fondamental. La réalité se réduit en poussière, mais pas les images[2]!
Rebondissement. En 1996, l’exposition Semaine des Arts, à Mont-Tremblant (Saint-Jovite à l’époque), a comme objectif de faire connaître quelques-uns des peintres québécois qui marqueront l’histoire de l’art du Québec (images d’archives). Cette expérience propulse Marcel Vincent dans une sphère inattendue. Un collectionneur chevronné présente notre artiste à Paul Desmarais, qui l’invite chez lui. Conquis par le talent de Marcel, l’homme d’affaires lui demande de faire le portrait des membres de sa famille, dans différentes situations, à son domaine à Georgeville. On voit Vincent réaliser en rafale quatorze portraits successifs, cherchant à saisir la personnalité de chacun de ses sujets. Images en noir et blanc : la rencontre de l’artiste avec le magnat de la presse Pierre Péladeau. Après lui avoir présenté son portrait, ce dernier, convaincu, décide de lui donner « un coup de main ».
À compter de ce jour, Marcel est invité à plusieurs évènements où M. Péladeau est présent (images d’archives). Au moment du décès du fondateur du Journal de Montréal en 1997, Michel a une idée qui marque un tournant définitif dans son mode d’expression : dessiner ses modèles au fusain, mais « grandeur nature ». Un défi technique impressionnant.
Images en surimpression des œuvres de Marcel Vincent : tableaux au fusain de Riopelle, Monet, Picasso, Toulouse-Lautrec, et son dernier, Robert Charlebois…
2022, Val-David. Vue aérienne du village, la caméra se déplace vers le 1er rang de Doncaster. Elle plonge doucement vers le ruisseau Doncaster. Marcel est installé sur une chaise pliante, près d’un petit pont de billots, et pendant que sa ligne à pêche suit le courant, il sketche au fusain le profil de son prochain portrait. L’image le saisit de profil, la caméra s’approche, l’image gèle. Peu à peu, l’image se transforme en tableau au fusain. Autoportrait. Une phrase apparaît en surimpression, au bas de l’image : « Il ne s’agit pas de peindre la vie, mais de rendre vivante la peinture[3]. »
NDLR – Ce scénario fictif est inspiré de faits réels, joyeusement transposés.
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[1] Extrait d’un communiqué du journal Accès d’août 2019 soulignant une exposition des œuvres de Marcel Vincent à la petite gare de Val-David.
[2] Silvia Avallone, Une Amitié, Liana Levi, éditeur. Fresque énergique et passionnée d’une écrivaine qui vit, par amitié interposée, les changements de la perception de l’art dans le monde actuel, depuis l’arrivée de l’internet.
[3] Phrase connue de Pierre Bonnard, né le 3 octobre 1867 à Fontenay-aux-Roses et mort le 23 janvier 1947 au Cannet. Peintre, décorateur, illustrateur, lithographe, graveur et sculpteur français dont l’œuvre est aujourd’hui célébrée dans le monde entier.




