Maison Actualité Mon père et moi

Mon père et moi

Hiver 2007 au lac Croche à Saint-Donat

Judith Lavoie

Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

Les funérailles de mon père ont eu lieu le 15 juin dernier à l’église de Saint-Donat. Une foule de gens s’étaient déplacés. Mes cousins, mes cousines, que je ne vois pas durant des mois, des années, même, mais avec qui je me sens bien dès l’instant où je les retrouve; des amies, qui avaient parcouru des milles et des milles pour être là pour moi; des oncles et des tantes, qui me serraient dans leurs bras avec chaleur; des membres de ma belle-famille, qui étaient venus partager ma peine; mon frère, sa conjointe et leurs enfants, mon cher époux, bien sûr, et mon fils, qui vivaient, chacun, chacune à sa façon, un deuil semblable au mien; et toutes les personnes qui ne pouvaient pas être là mais qui, je le savais, étaient présentes à mes côtés en pensée.

Durant cette longue journée, j’ai parlé et parlé de mon père, tout un chacun me prêtant d’emblée une oreille attentive. J’avais des anecdotes plein ma besace, car durant les semaines qui ont précédé sa mort, j’ai passé beaucoup de temps avec lui.

Dès lors, j’ai appris à faire mousser le savon liquide en agitant l’eau du plat de la main dans le fond de l’évier (je me moquais de lui gentiment, à mon âge, p’pa, tu m’apprends vraiment à faire la vaisselle?, il souriait sans rien dire); j’ai souvent garé sa voiture à reculons dans son espace de stationnement sous-terrain, lui, conducteur chevronné, désormais assis dans le siège du passager à observer mes mouvements (fais attention à la colonne, t’es pas mal proche), j’étais nerveuse, un jour je le lui ai dit, il m’a répondu que je m’inquiétais pour des riens, il avait raison, mais je ne parvenais pas à faire autrement, je ne voulais pas le décevoir; j’ai fait ses courses, il m’arrivait de ne pas trouver le produit qu’il avait inscrit sur la liste (la marque n’était pas la même, le nombre de grammes ou de millilitres différait…), mais je ne l’appelais pas pour lui demander son avis de peur de le réveiller pendant qu’il somnolait enfin dans son fauteuil; j’ai écouté Mario Dumont protester contre l’annonce de la fermeture des écoles en raison de l’éclipse solaire, j’en ai discuté avec lui, mais le sujet ne semblait pas l’intéresser, lui qui, pourtant, aimait observer la lune, je suppose que son esprit était occupé ailleurs à ce moment-là…

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans le cimetière autour de ce qui allait devenir le lieu du dernier repos de mon père, le prêtre a pris la parole. Il a commencé son discours en nous disant que le mot « cimetière » était issu du grec koimêtêrion, qui voulait dire « dortoir ». Je me suis sentie apaisée pendant un bref instant. Était-ce mon père qui, à travers la voix de cet homme d’Église, venait me faire un petit clin d’œil complice, lui qui connaissait bien mon amour des mots? J’aimerais tellement le croire…