Maison Art et culture Conte d’hiver : Tchik, Smala et les mûres

Conte d’hiver : Tchik, Smala et les mûres

Illustration : Anne-Marie Bourgeois

Tchik a ressenti une petite douleur, du côté du cœur. Oh, rien de vilain, plutôt un pincement de surprise. C’est arrivé en voyant bondir Smala, avec la grâce d’une fée, sur les plus hautes branches glacées de l’érable de M. Jean-Pierre. C’est l’arbre qui donne de l’eau pour le sirop, chez le voisin des Lebeau. La surprise, pour Tchik, c’est que Smala n’est pas supposée être qu’une écureuil.le pour vrai. Smala est une rongeuse de légende, une écureuil.le de merveille, une histoire à dormir sur une branche, le genre que les grignoteurs se racontent autour du tronc quand il fait presque nuit.

Mais là! De sa branche P-112, qui a tendance à craquer et à gémir sous le vent de janvier, il n’y a pas de doute : elle est là, pas plus loin qu’un vol de canard, bigarade et resplendissante, directe sous le seul rayon de soleil qui perce les nuages de ce matin d’hiver plutôt bougon. Tout ce qu’un écureuil qui aime la musique et qui court plus vite que le vent peut rêver de voir : une Smala, dans ses fourrures d’hiver, altesse des hauteurs, connue dans toutes les forêts du Nord, comme la plus étincelante des écureuil.les rousses! Et la voilà qui exécute un triple salto arrière et se rattrape élégamment par les pattes de devant à une branche basse d’un petit hêtre, un hêtre coquet qui, comme on le sait, préfère garder ses feuilles craquantes et bronzées tout l’hiver.

Ma Foi des Étoiles! Elle descend, tous poils dehors, luisante et rutilante, pour attraper (mais c’est pas vrai!), au milieu du jardin sous la neige, les dernières mûres de ronces en grappes rouges, oubliées par la Bize d’octobre et son Zébulon de novembre… et que Tchik se réservait pour les jours bleus de froid!

Holà! Elle a beau, cette écureuil.le-là, resplendir comme une carnèle neuve sur les pièces d’or d’une saga de conte ancien, elle a beau être la Smala sortie tout droit des rêves de Tchik, c’est le choc : non mais, faut pas pousser! Le temps des princesses à qui on cède tout, c’est fini! Vive l’égalité des écureuils, avec un « e » à la queue ou pas!

Le sang de Tchik ne fait pas un, ne fait pas deux, mais trois tours, et le voilà parti à l’épouvante sur le tronc de son pin comme sur une autoroute verticale. Pour un peu, il dépasserait la vitesse de la lumière, tellement il n’est pas question qu’on lui pique ses mûres de réserve!

Smala n’a pas le temps de le voir arriver que le voilà planté devant le buisson de mûres comme un colosse de Rhodes face à une mer menaçante. Smala aura beau faire des arpèges, des sauts de ballerine et des tournicotons, elle a beau être belle comme le jour et légère comme le vent, il n’en est pas question. Pas de mûres pour les gourmandes sorties tout droit d’un songe!

Smala, soudain, voit Tchik. Elle croit voir un écureuil-elfe surgissant des forêts de Follets, entouré de mouches à glace scintillantes propres aux djinns du Grand Nord, prêt à la dévorer sur-le-champ! Elle s’arrête, se ramasse, se concentre. Elle fixe Tchik de ses yeux soyeux (mais sévères) devant la menace :

— Dégage, triste sire, je ne suis pas un repas! tchi-tchique-t-elle en écurois.

Il faut dire que les écureuil.les de la forêt des Grandes Épinettes ont tendance à parler écurois[1] ancien.

 Tchik frissonne. Quand on est un écureuil roux des Laurentides, tellement habitué à la solitude qu’un bourdonnement de camion au loin paraît une cantate, entendre une femelle grosse comme une pomme de pin vous parler de si mâle façon, ça tient de l’étrange, du biscornu, de la truculence même! On a un petit étourdissement, mettons. Qui parle de la dévorer? Elle est folle, cette rongeuse de réserves…

— Heu… êtes-vous Sma… Smala, la soi-disant Déesse des Épinettes?

— Ben oui, sinon, j’ai l’air de quoi? Et vous, qui êtes-vous?

Tchik n’a pas le loisir de répondre. Car tout ce remue-ménage a fait sortir les enfants de la maison, Maryse, Bernard et la petite Zoé, qui sautille comme une puce sur la galerie enneigée en criant :

Tchik! Tchik! Tchik! Tchik! Tchik! Tchikeeeee!

Alors Smala, habituée aux Grands Silences des forêts profondes, devant tant de vacarme, subit une sorte de secousse post-tchi-tchique. Elle réalise que ce particulier-là, avec sa queue en panache et ses oreilles un peu croches, figé devant elle comme la Gloire devant l’Empereur des Rodentiens, capable du pire, semble-t-il, pour protéger son ridicule restant de mûres, même drôlement mouillé de la tête aux pattes, ce particulier-là n’est rien de plus qu’un ridicule écureuil « domestique ».

Quelque chose comme un servile animal pour humains, pense-t-elle, une sorte de sous-tortoreur de foire, un version polichinelle de service, bref, un malheureux spécimen dompté à faire ce qu’il faut pour être applaudi des tout-petits, et surveillé des grands qui se méfient de sa vive tendance à disparaître pour un rien. Plus rien de sauvage chez ce Tchik, en somme…

— Pouah! s’écrie-t-elle, exécutant un salto latéral de trampoline extrême, son pelage déjà rouille prenant encore de la couleur, devenant presque fluorescent de colère, phosphorescent de détermination.

Sa queue bleuit, son ventre blanchit, elle est hors d’elle, tellement elle se sent idiote d’être sortie de la forêt profonde pour une poignée de mûres, défendues par un écureuil à la noix!

Pffuit! Elle disparaît. Un bond la propulse sur le pin, puis sur le saule, puis sur la clôture de perches où elle s’ébroue avant un dernier saut dans l’épinette noire et… elle n’est plus là.

— Tu as vu, tu as vu, tu as vu? s’écrie Bernard en pointant l’épinette.

Tchik sursaute. Il recule dans les mûres, comprend soudain le quiproquo, le brouillamini, la méprise. C’est un malentendu, une maldonne, un malheur poilu et griffu! Cela le frappe comme une tempête torrentueuse d’avril. Le voilà figé comme sous l’attaque, comme sous l’effet du Grain blanc, du Nordet, du Noroît, du Suet et de la Bise mêlés :

Noooon! s’écrie-t-il, ce qui, en écurois, s’entend : Tchiiiiiiiiiiiiiik!

Lui que rien n’arrête, pas même une course avec le renard hypermétrope qui habite dans un terrier en bas de la colline des Lebeau! Lui qui, face aux vents d’hiver, ne cligne même pas d’un cil! Lui, l’indomptable-écureuil-des-cimes, le voilà désarçonné par autant d’infortune, flabbergasté sur-le-champ, car il a vu, de ses yeux vu, dans le regard de Smala, quelque chose comme son reflet qui rapetissait à vue d’œil. Ses yeux à lui se brouillent de larmes. Il n’entend plus les enfants qui lui font la fête, il ne voit plus cette petite neige pleine de minuscules diamants qui poudroie sur lui comme pour le consoler. Le cœur lourd, cette fois serré par une douleur plus sombre que les ténèbres, le voilà qui s’en retourne lentement sur la branche P-116, la queue entre les pattes. Il s’en va, là où personne ne peut le voir.

D’habitude, chez les humains, petits et grands spécimens, on croit que chez les écureuils, il n’y a ni savoir, ni culture, ni rien qui survive à la passion des noix et des baies rouges à ronger. C’est un mythe, une légende, un pataquès. Les écureuils sont comme tous les êtres vivants : ils apprennent à vivre comme les humains, en faisant des erreurs. Tchik, aujourd’hui, a eu sa leçon. Mieux vaut lâcher quelques mûres pour gagner une amie.

Il y a dans les forêts, comme chacun sait, des mystères poilus, des secrets qui rampent et des merveilles qui s’envolent, au crépuscule, sans un bruit, et sans que quiconque n’en sache rien. Il y a, dans les bois, la science des bois.

Tchik le sait bien, et son espérance est que Smala, un jour, reviendra dans sa cour. Il pourra alors lui montrer qu’un écureuil peut aimer les enfants sans perdre sa nature rebelle. Qu’il peut très bien se passer des mûres pour celle qui sait enflammer son cœur avec sa fourrure écarlate. Ce sont, heureusement, des choses qui arrivent.

 

MPS

[1] Pour ceux que ça intéresse, l’écurois est une adaptation animale des langues algiques, dont plusieurs sont aujourd’hui éteintes, comme la plupart des rois de légendes. Seul dans les forêts les plus profondes, l’explorateur audacieux entend parfois encore un cri Nipmuck ou Odjibwé, tel que mémorisé par des générations d’écureuils fidèles aux traditions.

NDLR Avez-vous lu le début de cette de Tchik en décembre 2021? Voici le lien : https://ski-se-dit.info/2021/12/conte-dhiver-tchik-et-beethoven/