Maison Art et culture Conte de printemps : Primavera

Conte de printemps : Primavera

Illustration : Anne-Marie Bourgeois

Michel-Pierre Sarrazin

Pas moyen de fermer l’œil. Il y en a partout. Ça cui-cui, piaille, pépie, babille, gazouille à qui mieux mieux, dans tous les arbres à l’entour! On dirait un concert impromptu de la chorale de maître Babin! À six heures du matin! Tchik pousse un soupir et bondit sur ses pattes arrière :

  • Tchik! s’écrie-t-il fortement, avec autorité. En vain. Autant parler à des humains.

Il a bien remarqué, du haut de la branche P.112, les feuilles encore un peu pliées du peuplier commencer à se déplier. Oui, il a bien vu les filets d’or dans les hautes ramures quand le jour se lève, comme si son manteau de lumière se réchauffait au contact des petits bourgeons. C’est le signe, sur l’étang du premier rang, qui fait venir l’eau sur la glace bleue, que le printemps arrive : et dans la forêt, c’est la folie. Tout ce qui gratte, bricole, picore, bine ou ratisse est à l’œuvre, du haut en bas des arbres, et même sur les tapis de vieilles feuilles abandonnées parmi les restes de neige. La vie qui dormait se secoue. Coco la marmotte siffle à pleins poumons, le petit faon de Clarisse-la-belle chevreuil piaule en tremblotant, le faucon Maltais, au-dessus de tout ça, huit, sans compter Maurice la caille qui cacabe, pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus excités.

Tchik s’y attend depuis déjà un moment. Sur le bleu tendre du ciel, les gros cumulus gris ont cédé la place aux boules de duvet blanc. Tchik a perdu le concours de devinettes « à quoi ressemble ce nuage? » au profit de Smala, qui a bien ri en se frottant la bedaine, car on ne peut pas s’y tromper : Smala attend une portée d’écureuillons pour bientôt et si on en juge par la taille de son bedon, elle va en avoir au moins six! C’est ça, le printemps!

Mais ce matin, Tchik a d’autres chats à fouetter. Les réserves de l’hiver ont fondu et avec une pelletée de petits sur le point d’arriver, va falloir assurer. Sans compter le voisin, Grosnouar venu de la ville, qui a de plus en plus tendance à s’incruster et à piller les réserves de noix mal dissimulées. Va falloir assurer.

Du coup, comme disent les écureuils Français, Tchik va devoir faire preuve d’astuce, d’adresse, de dextérité, pour ne pas dire d’intelligence et de matoiserie. Il sait compter :
des bébés, ça mange! Autant dire que ça mange tout ce qui leur tombe sous le nez : des cerises, des mûres, des fleurs, des bourgeons, des pousses d’arbres, des vers de terre, des insectes, tout! Ça tète, aussi, Smala va se transformer en laiterie pour deux mois!

Mais Tchik le sait d’expérience : ce que les petits écureuils préfèrent après le lait maternel, ce sont les petits œufs d’oiseaux. Hum. Pas si simple. Pire encore, se dit Tchik, c’est les mangeoires que les humains mettent un peu partout. Pas les voisins Lebeau, heureusement, ils ont compris. Les graines d’humains, ça rend les animaux sauvages moins sauvages, plus paresseux, plus vulnérables. Il va falloir éduquer les bébés de Smala aux dangers des mangeoires d’humains. Il va falloir, aussi, leur apprendre les culbutes sur les ramures, les doubles saltos arrière entre sapins et feuillus, la vrille, le looping et le tonneau, sans parler des sauts périlleux, des rondades et autres renversements sur branche fixe. Bref, l’école de base pour écureuil roux de bonne famille.

Mais avec le printemps, tout va prendre une autre tournure, un peu comme si la terre ouvrait son toit décapotable. Les premières à en profiter, ce sont les trois ou quatre grosses corneilles surgies de l’horizon et qui viennent de se percher au sommet des plus hautes épinettes qui ceignent la cour des Lebeau. Et elles discutent :

  • Croa?
  • Croa-croa, tu peux en être sûre!
  • Croacroa, croc-crac-crouque, craoutch!

Et ainsi de suite. Tchik, sans en comprendre une miette, attend tout de même quelques chutes de plumes, par suite d’un argument, comme ça finit toujours par arriver avec ces oiseaux-là. Pas surprenant, elles broient du noir et croassent à longueur de journée!

Tchik se dit qu’il va pouvoir faire une belle récolte pour compléter le gymnase des petits dans le gros pin. Rien ne vaut la plume de corneille pour faire trampoline et matelas de protection. En attendant, d’un saut dit kung-fu-wushu, suivi d’un rebondissement en étoile, Tchik se lance sur la piste des semences sur fond de neige. Elles sont bourrées d’énergie, quelque chose de semblable à la potion magique des Gaulois.

Pétrille, le suisse le plus savant de la région, a justement offert une formation « spéciale sciuridés », l’automne dernier, sur le sujet. Grimpé sur un bras de galerie, il a expliqué :

« C’est souvent à la fonte des neiges que de nombreuses plantules germent et émergent du sol, grâce à l’action combinée du froid, de l’abrasion et de l’eau. En fondant, la neige ramollit l’enveloppe externe de la graine (le tégument) et libère le germe… »

Bref, il y a de quoi récolter pour les bébés plein de vitamines, de thiamine et de petites bines colorées qu’ils vont adorer.

C’est en ramassant des graines à s’en péter les joues que Tchik a vu, soudain, pour la première fois de sa vie, perchée sur une branche de saule à 1 mètre du sol, indifférente et comme méditative, Primavera la mouffette rayée. Une mini-mouffette, en fait, on aurait dit un bibelot taillé dans un morceau de charbon entouré de ficelle blanche. En voyant Tchik, Primavera a tourné ses longs cils vers lui et murmuré :

  • Mmmm, bonjour, monsieur.

Tchik, s’est senti rougir. Avec ses joues pleines de graines, pas question de répondre.

Ce qui n’a pas semblé émouvoir la belle à la noire toison. Elle a poursuivi :

  • Mmmm, je me nomme Primavera, car mes aïeux sont Italiens, de la région de Rome, je crois. Si je suis ici, vous savez, c’est parce que je n’ai pas la taille qu’il faut, ni l’odeur qu’il faut, dans ma famille. J’ai dû immigrer, naturellement. Je suis née comme ça, mmminuscule, et mon parfum est le même que celui de la rose, ce qui incommode tout le monde chez nous, de l’autre côté de la colline aux oiseaux, là-bas. Alors, je vous dis bonjour et j’espère que vous me laisserez mmmméditer tranquillement sur mon perchoir, car je sais lire dans les pensées quand je médite, et je vois que dans les vôtres il y a plein de jolis bébés. Au revoir donc, mmmmonsieur l’Écureuil.

Tchik ne pouvait pas rester là interdit, sur son motton de neige, ni bouche bée, à cause des graines. Non, mmmmonsieur. Il n’a fait qu’un tour sur lui-même, pour bien montrer qu’il avait compris, et il est reparti en direction de la branche P.112, par petits sauts discrets. Mais il devait l’avouer plus tard à Smala, cette rencontre l’avait secoué. Décidément, le printemps cette année ne serait pas comme les autres. Quelque chose lui disait qu’ici, à Val-David, on n’avait pas fini d’entendre parler de Primavera.

 

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Pour lire Tchik et les volets précédents :

Conte d’hiver IV : L’Arbrabal