
Tchik dresse le museau. Quelque chose dans l’air… d’abord un alizé, lisse, poli, délicat. Puis une petite brise, avec des fumets de terre qui pétillent. Suivis d’une louffe espiègle et, brusquement, plus rien. L’espace et le ciel tout entiers sont soudain tranquilles comme un grand ballon bleu.
De l’autre côté de la cour, dans le peuplier, les feuilles brillantes et rondes sont en attente, fébriles comme des demoiselles au bal. Elles espèrent que la musique du vent va reprendre. De même, dans l’érable voisin, le feuillage piqué de rose et de vert tendre est suspendu dans les courants, soudain si chauds qu’ils semblent venus d’Orient. Des sons de clochettes, dirait-on, s’y mêlent…
Mais non. C’est une piperie. Là, tout de suite, il fait un froid de canard! Voyons donc! Il n’y a que les hêtres à grandes feuilles, pris de « marcescence », qui gardent tout l’hiver des feuilles bronzées. Autrement, il fait un temps à se geler l’internet. Ce coup de chaleur, ce n’était qu’une publicité pour l’été envoyée par le courant-jet. Mais quand même : Tchik a beau prendre ses précautions dès que le soleil change de couleur, en février, il est toujours surpris et agité par ces premiers signes du printemps. Tchik a une âme de poète, probablement.
Normalement, chez les écureuils, on a un sixième sens pour la météo. Et puis, Tchik connait Zonar, l’écureuil noir qui habite dans l’orme chez Pascal Yiacouvakis. Ils s’échangent des infos par Sittelles interposées. Dans le bois voisin, pour s’assurer que sa chère et tendre Smala soit à l’abri des courants d’air et des bourrasques qui lèvent le poil tout droit, il a construit, au bout de la piste de l’Épinette à Sautereaux, un chalet de plumes parfaitement étanche. Quelque chose de moderne, avec du duvet au sol et des paravents mobiles faits de pennes de geai bleu. Pour le confort du cœur, il a ramassé dans les jardins du Précambrien un tout petit dessin de René Derouin, repêché sur une écorce de bouleau. Il l’a soigneusement piqué sur un des murs courbes du chalet. Au-dessus de la réserve de noix de hêtre.
Mais soyons clairs : Smala et Tchik font arbre à part. Depuis la chute du grand pin au sommet du Césaire, en 1998, la prudence est de mise dans la région, chez les petits-roux-qui-en-ont-dans-le-casque. Deux maisons pour chacun, quatre garde-manger, deux voies d’évacuation rapide, c’est un minimum. Ce qui ne veut pas dire que, par jours de grands froids, ils ne se collent pas. Oui. Ils se collent! Parfois même jusque sur la branche P-112. Celle qui frôle le vieux pommier et reste une des premières à embaumer, déjà en mars, avec des effluves de sève de pin et de jus de pommier mêlés. Parfois, pour se coller, Smala et Tchik choisissent aussi le petit chalet de plumes, ou encore la grotte de mousses vertes, un lieu secret-secret. Nul, en dehors de Tchik et Smala, n’y a jamais mis les pattes. Ces deux cachettes sont des aires à bisous, uniquement.
Avec ce froid d’hiver qui ne veut pas retourner au pôle Nord, Tchik aurait bien voulu coller Smala tout de suite. Mais non, aujourd’hui, il a une sorte de mission à accomplir. Les signes sont là. Avec ces premiers coups de chaleur, avec ces bourrasques quasi tropicales, il a bien vu surgir sur la neige les fantômes chatoyants, sirènes de paillettes et d’étoiles de verre, appelant le printemps jusqu’au fond de l’horizon.
Alors, ça veut dire qu’il faut faire vite. Se grouiller le père-noël, comme disait tante Didi, la belle écureuil.le, sœur de maman Opaline, il y a bien longtemps de ça, au moins vingt-trois mois, quand Tchik n’était encore qu’un minot dans le bois de Camilleri-sur-le-Lac.
Car c’est là, très tôt dans sa vie d’écureuillon, qu’il a su ce que tous les écureuils arboricoles dans les pays du Nord se doivent de savoir. À savoir qu’il faut choisir son Arbrabal[1] tôt au printemps, si on veut que l’été soit une fête. Car la danse des feuilles en été est un art, un mode de vie à s’incruster dans les poils, accessoirement profondément reliée chez l’écureuil à la dispersion des champignons, ce qui est une de leurs missions secrètes, histoire de soutenir la Grande Horloge des Saisons dans son désir tic-tac-toc de renaissance des pousses et des repousses, de haut en bas de la Terre. Et la danse, si Tchik s’y adonne, avouons-le, avec une certaine maladresse, la danse fait partie des passions de Smala. Ne l’oublions pas. Donc.
Tchik, froid, pas froid, se lance donc dans la sarabande. Sa mission : trouver son Arbrabal, le plus beau, le plus parfait qu’il puisse choisir avant la fonte. Il bondit sur la branche glacée la plus basse de l’arbre à la peau gris éléphant que les parents de Maryse ont planté, au coin de la galerie, quand elle est née. L’érable est maintenant fièrement aussi haut que l’étage de la maison, un peu maigre, mais vigoureux.
Tchik glisse, saute sur la rambarde, culbute sur le barbecue couvert d’un chapeau de neige, s’élance en direction de la famille épinette qui se tient au bord de la pente où, il le sait, se dressent dans la descente à pic, vers la rue en bas, un florilège de soldats de bois de toutes les espèces de feuillus, parmi lesquels Tchik trouvera son Arbrabal, il en est sûr!
Car Tchik a de la mémoire. Un peu comme l’éléphant gris, justement. Il se souvient du discours de Pétrille, l’été dernier, devant le parterre des marmottes réunies pour la Journée du bonheur (le jour le plus long et le plus chaud de l’été).
En bon savant plein du désir de partager ses connaissances, Pétrille le tamia rayé, doctorant en strobiles du conifère, connu de tous pour ses conseils en cas de situation remarquable, avait pivoté sur lui-même onze fois, attirant ainsi l’attention de tous les animaux dispersés sur le gazon des Lebeau, au beau milieu de la belle nuit du 21 juin. Il avait dit :
— Je vois parmi vous des heureux et des malheureux. Des qui ont leur Arbrabal, d’autres qui ne l’ont pas. Les plus lents, les plus paresseux, certes, sont aussi les plus indifférents, l’œil à demi fermé tout le long du jour. C’est leur choix. Mais je dois à la vérité de vous le dire : le choix de l’Arbrabal se fait sur le déclin de l’hiver, quand les premiers frissons de chaleur viennent des collines, au tout-tout-tout début des beaux jours. Et sachez-le donc, miséricorde de bois! Il n’y a pas dans la nature d’Arbrabal pour tout le monde!
Et Pétrille de lever une patte impérative :
— La loi naturelle est vieille comme la montre de la Tortue Abraham, dans l’étang aux Quenouilles, et rien ne peut y faire faux bond : les premiers qui marquent d’un trait d’urine leur Arbrabal saisonnier en mars ou avril, sans se découvrir d’un fil, ceux-là en seront les seuls usagers, tout l’été, les seuls à pouvoir y faire la fête, avec le vent comme orchestre!
C’est de cela que Tchik se souvient. Alors, alors que le froid est encore si vif que son pelage ressemble à une brosse à souliers qui aurait traîné dans la cendre, dressant l’oreille quand même, il a entendu l’appel discret du printemps. Oui, un petit simoun, une débourrée, une rafale, que dire, une vanne, un souffle d’harmattan violet et diaphane comme la belle brume de l’aurore, vers 6 h 32 ce matin. C’est ça : le signal que son Abrabal à lui est en train de se réveiller, pas de doute. Et cela veut dire qu’il doit, parmi tous les arbres qui dodelinent sous le vent dans la forêt, trouver son arbre. Maintenant! Y graver à belles dents le nom de Smala, la belle de sa vie, sur l’écorce, et marquer la base d’un petit jet doré au parfum de noisettes.
Car, comme dit la légende, une fois la bise enfuie, « tu seras fort aise d’y danser tout l’été, en pirouettant autour du tronc, en menant le bal dans l’arbre à bal choisi, tralidou-da-don, tchik-qui-dou-smalou-la-bon, petit patapon », comme le disait jadis M. Proust le hibou, en clignant lourdement des paupières.
MPS
*Lisez les volets précédents de Tchik :
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[1] L’Abrabal, comme chacun a pu l’observer, est celui, bénit entre tous, que les écureuils choisissent pour se poursuivre joyeusement entre les jeunes feuilles encore émues du printemps, s’adonnant à un ballet fulgurant et improvisé. Cet arbre devient alors une sorte de piste de danse verticale, réservée aux plus optimistes. (NDLR)




