Maison Actualité Conte d’hiver III : Tchik et Bill

Conte d’hiver III : Tchik et Bill

Illustration : Anne-Marie Bourgeois

— Désolé. Je ne parle pas oiseau.

Tchik a les yeux grands comme des soucoupes. Sa voix tremble un peu. Le busard des marais le regarde comme s’il était une pizza de chez Niko’s. Ses serres jaune pâle sont cramponnées à la branche P-118 du grand pin blanc. Il vient tout juste de se poser, imposant, face à Tchik, qui, pour l’instant, se tient les fesses serrées. Ils sont à quoi, trois mètres de distance l’un de l’autre. Un petit saut du rapace et Tchik est réduit en saucisse.

Dehors, c’est février. Le mois où un poète humain a écrit : pleurez, oiseaux de février, comme la neige a neigé…[1]  Il avait bien raison. Toute la campagne autour de la maison des Lebeau, y compris la cour de Tchik, n’est plus qu’un drap blanc parsemé d’une broderie de buissons secs. Les arbres pétrifiés, les branches ouvertes, sont immobiles dans ce film en noir et blanc. C’est du moins ainsi que Tchik voit les choses. À part ce grand oiseau qui devrait être parti dans le sud manger des écureuils mexicains. Le busard lève une patte, balance sur l’aile gauche, puis lève l’autre patte, balance sur l’aile droite. Il répète sa question en oiseau, ce qui, aux oreilles de Tchik, fait le même bruit qu’une poupée en caoutchouc sur le ventre de laquelle on appuie.

— Vraiment désolé, je ne vous comprends pas.

Le busard tourne la tête sans bouger le corps (on dirait qu’elle se dévisse!), fixe un regard perçant sur ce qui s’approche en sautillant sur le terrain. Oui, c’est bien lui. Pétrille, connu des gens de la forêt pour sa grande érudition, même s’il a la taille d’une bouchée de busard. Pétrille est un tamia rayé polyglotte né d’une famille de suisses immigrés. Le voilà qui escalade le tronc en deux temps, trois mouvements.

— Excusez-moi, dit-il en secouant ses rayures et en fixant tour à tour Tchik et le busard, j’étais occupé ailleurs, lorsque j’ai entendu M. Bill poser la question. M. Tchik, la question de M. Bill était : avez-vous des nouvelles de Smala?

 Tchik est un écureuil plutôt dégourdi, plutôt rapide à saisir la situation, mais là, là, franchement, il est con-fon-du, comme disait jadis le Capitaine Bonhomme.

— Smala? Quoi, Smala? Il connaît Smala, ce grand porte-plume?

Pétrille émet un petit son qui pourrait être considéré comme un ricanement, s’il était moins poli :

—  Bien sûr, M. Tchik, bien sûr! M. Bill, vous pensez bien, qui plane pendant des heures au-dessus de toutes les forêts, à des hauteurs inimaginables, qui a un regard si pointu que s’il le pose trop longtemps sur une feuille, cela fait un trou… vous pensez bien, il y a longtemps qu’il a repéré la belle Smala!

Tchik sursaute, saute et tressaute :

— Repéré? Quoi? Quoi? Il va… il peut… il risque de la prendre pour lunch?

Pétrille fait un tour sur lui-même, comme chaque fois qu’il est contrarié. L’ignorance de ces animaux est une calamité, se dit-il :

— À vrai dire, M. Bill est un busard végétarien, cher Tchik! De plus, c’est un busard qui, malgré sa fière allure, n’a plus l’âge des grands voyages. Il s’est installé dans une grotte du mont Césaire, quelque chose de simple mais de vraiment craquant…

— Ah. On ne peut pas tout savoir.

Tchik se détend un peu. Il regarde Bill le busard du coin de l’œil, à demi rassuré.

— Et… Maître Pétrille, pourquoi cette question à propos de Smala? Où est-elle? Que se passe-t-il? Elle est en danger?

Pétrille lève une minuscule patte ornée d’un jonc tressé. Ceux qui le connaissent mieux savent qu’il a épousé Tania Scuridaeskaya, l’hiver dernier, lorsqu’elle est arrivée de Russie dans la soute d’un C-130 Hercule. Longue histoire. Mais ils forment désormais un couple parfaitement assorti. Tania parle plusieurs langues, y compris le coccinel[2].

— Je vais demander des précisions à M. Bill, M. Tchik, restons calmes.

S’ensuit une discussion en oiseau classique. Pétrille maîtrise assez bien les sifflements, chuintements, bourdonnements, borborygmes, clapotis, échos, babils, crépitations et autres craquètements propres au langage des busards. Bill, nonobstant, n’abuse pas des adjectifs. Mais il est assez connu pour être visionnaire. Ce qui fait qu’il voit dans l’avenir bien avant que celui-ci ne devienne présent. C’est un don que certains oiseaux ont, qui remonte à un lointain passé.

— Parce que, traduit Pétrille, mademoiselle l’écureuil.e Smala a quitté son nid hier pour se rendre au Festival des Pommes de pin au village des humains… hum, et hum, on ne l’a pas revue depuis. Ça n’a rien d’inquiétant, mais…

Ces paroles pétrifient Tchik. Son pouls, qui normalement tambourine de 300 à 500 battements par minute, passe en vitesse turbo, ce qui fait trembler Tchik et agite de haut en bas la branche sur laquelle il se cramponne. Sa crainte de l’oiseau busard, toujours immobile comme une pierre et l’œil à demi fermé (il fait une sieste, probablement, vu son âge), n’est rien à côté de ce qu’il imagine qui ait pu arriver à Smala, dont il était sans nouvelles, mais sans nouvelles, bonne nouvelle, comme on dit, mais les nouvelles, là, comme ça, ça ne peut pas être des bonnes.

Il faut dire que l’imagination de Tchik est un peu comme un iceberg : ce qu’on voit se manifester à la surface par des secousses, soubresauts, frissons, sautillements, cahots, ce n’est que la partie visible d’un système de pensée volcanique, aussi tortueux et complexe qu’une carte mémoire Pro Élite 12,4 Mb/s. Et là, il vient juste d’entrer en éruption. Une information provenant d’un drone à plumes comme Bill, c’est du sérieux!

Tchik saute de P-116 sur P-75, puis il enfile P-48, 46, 43. D’un élan cycloïdal busqué infléchi (comme on dit aux Olympiques), il atterrit sur le toit enneigé de la cabane à outils des Lebeau, bondit dans les airs telle une petite fusée décrivant une brève orbite, museau pointé, pattes en position aérodynamique, les poils du museau couchés.

Il atteint le plancher des vaches à pleine vitesse, comme une cocotte tombant du sommet du pin blanc niveau P-190, minimum, provoquant un geyser de flocons scintillants, une fontaine d’agrégats de glace en forme de voie lactée. Tchik s’élance ainsi sur la trace de son idée : trouver et sauver Smala à tout prix!

Au même moment, Maryse, sur la galerie de la maison des Lebeau, occupée à garnir son bonhomme de neige d’un nez en carotte, voit passer Tchik comme un missile roux, à deux pas.

— Tchik! Tchik! Où vas-tu? Tchik, arrête!

Mais l’écureuil le plus rapide du monde n’est déjà plus qu’un mirage, une chimère, qui n’a laissé sur la neige qu’une surpiqûre. Direction la Forêt Profonde, par les Voies d’Écus d’Or, par les Sentes qui sentent l’épinette, par les raccourcis sous-racinaires, les passages secrètement ouverts aux petits rongeurs qui vont plus vite que le vent et font frissonner au passage les fougères givrées et les aulnes trop sensibles.

Mais Tchik n’est pas bête. Tout en galopant entre ramilles et ramures, il réfléchit. C’est connu, les écureuils réfléchissent mieux en mouvement qu’en position stationnaire. Les derniers mots de Smala flottent encore dans sa mémoire comme un caillou dans une chaussure :

Pouah! avait-elle dit, exprimant par là sa déception de voir Tchik apprécié des petits humains[3].

Illustration : Anne-Marie Bourgeois

Comme si de fréquenter ces curieux bipèdes vous enlevait toute dignité sauvage!

Une petite colère grondait aussi dans la chaussure mentale de Tchik, lui donnant envie de faire un pied de nez à Smala, tellement ce jugement lui paraissait futile et injuste.

Smala ne pouvait pas vraiment penser cela! Il fallait qu’elle comprenne! Il fallait qu’elle sache que les petits humains sont parfois aussi sauvages que les animaux qu’ils aiment!

Et qu’en fréquenter quelques-uns n’est pas un drame…

Bref, au tournant de la rivière aux Cailloux, Tchik brûle de dire à Smala sa façon de penser. Il s’arrête pile. Là-haut, sur le ciel gris gonflé de flocons qui mijotent, il voit soudain M. Bill planer à la manière d’une grand-voile noire déployée, exécutant de larges cercles élégants, en forme de spirale. Tchik, même s’il ne comprend pas l’oiseau, sait décoder les signes amicaux, surtout quand c’est un planeur à la vision au laser qui lui indique la voie du haut des airs.

Tchik repart au trot, saute de caillou en caillou, traverse la rivière qui rigole et crépite entre les glaçons, s’élance sur la piste dite de l’Épinette à Sautereaux, ainsi nommée en souvenir de l’instrument de musique dont ses ancêtres écureuils étaient friands (pour les ronger, pas pour en jouer). Il court, il court et bientôt, il arrive au lieu le plus sombre des bois, là où même la neige ne pénètre pas.

Ici, pour atteindre le sol, le jour doit se courber et passer entre d’inextricables épissures de branches sèches et griffues, soit épinettes noires, blanches, bleues, en un mot : boréales.

Bill-le-busard a disparu, le ciel a disparu, c’est tout juste si l’air, chargé d’effluves de gomme d’épinette, suffit à emplir les poumons (pourtant minuscules) de Tchik.

Mais alors, alors, alors, au milieu de toute cette noirceur étouffante, un grand cri joyeux retentit :

— Tchiiiiiiiiiiiiiiiikkkk!

Un cri rempli de notes claires, ardentes, primesautières, un cri d’écureuil.e ravie de découvrir que le mignon Tchik, qu’elle croyait sans cœur et plus sauvage du tout, a découvert l’accès à son royaume secret, sans nul doute guidé par un sentiment aussi lumineux que tendre (et peut-être aussi par un oiseau complice). À ses yeux, soudain, Tchik n’est plus pouah. Smala le voit enfin comme un vrai chic Tchik!

De son côté, le cœur de Tchik se gonfle comme une montgolfière remplie d’air pur des montagnes. Il aperçoit soudain Smala sur son coussin de mousse verte, splendidement captée par un rayon de soleil qui s’immisce, se faufile, s’introduit, s’infiltre, en somme perce à l’instant la grisaille du ciel… et la noirceur des épicéas, comme un clin d’œil céleste à la beauté des ombres terrestres. Il n’est pas bien difficile d’imaginer la suite. En moins de temps qu’il faut pour l’écrire, Tchik a rejoint Smala sur la mousse.

Bill, là-haut, pousse un couac satisfait et s’éloigne d’un battement d’ailes un peu las. L’hiver, de plus en plus, le fatigue. Il abuse, se dit le busard. Mais il dessine tout de même, haut dans les airs, une volute en forme de cœur, puisqu’aujourd’hui c’est un jour que les humains appellent « la Saint-Valentin », patron des écureuils amoureux.

MPS

***

 

[1] Émile Nelligan, Soir d’hiver, 1898

[2] Langue courtoise généralement utilisée par les échanges d’opinion entre les grillons, les orthoptères, les coléoptères, les coccinelles et les criquets.

[3] Lire aussi cette histoire, l’aventure de Tchik, Smala et les mûres : https://ski-se-dit.info/2022/01/conte-dhiver-tchik-smala-et-les-mures/